La Pelote du Sexisme

Sexisme et Espace public

today02/06/2026 2

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Bonjour bonjour ! Je suis Diane, et vous écoutez La pelote du sexisme, la chronique qui détricote le sexisme… fil par fil.

Aujourd’hui, on va parler d’un sujet que beaucoup de femmes connaissent intimement, parfois depuis l’adolescence : le rapport à l’espace public. La rue, les transports, les sorties, les trajets du quotidien… Bref, tous ces endroits qu’on considère comme “publics”, mais qu’on n’habite pas forcément de la même manière selon qu’on est un homme ou une femme.
Et pour illustrer ce sujet, je vais vous raconter une conversation qui m’a beaucoup marquée.

Il y a quelques années, je discutais avec un ami des retours à pied tard le soir. Je lui racontais qu’en rentrant chez moi, je mettais souvent mes écouteurs… mais sans musique. Juste pour faire semblant. Que je marchais vite. Que je regardais derrière moi. Que je changeais parfois de trottoir. Et qu’au fond, je ne me détendais vraiment qu’une fois la porte fermée derrière moi.

Et lui m’avait répondu, très sincèrement :

“Ah c’est marrant… parce que moi, le seul questionnement que j’ai quand je rentre tard le soir, c’est de savoir où manger un kebab.”
Et honnêtement, cette phrase m’est restée.

Parce qu’elle résume quelque chose d’assez fondamental : les hommes et les femmes n’occupent pas l’espace public de la même manière.
Pour beaucoup d’hommes, la rue est un espace de circulation. Pour beaucoup de femmes, c’est aussi un espace de vigilance.

Et cette vigilance n’a rien d’irrationnel. Selon plusieurs enquêtes françaises, plus de 80 % des femmes disent avoir déjà subi du harcèlement de rue au cours de leur vie. Chez les jeunes femmes, les chiffres sont encore plus élevés, avec des premières expériences souvent dès le collège ou le lycée.
Et ça me rappelle une autre scène qui m’avait profondément marquée.

J’avais 13 ans. J’étais en voyage avec mes grands-parents. Et je me souviens très précisément du moment où j’ai commencé à sentir le regard des hommes changer. Les voitures qui ralentissent. Les regards appuyés. Les hommes adultes qui vous regardent autrement, soudainement. Comme si, d’un coup, votre corps devenait visible dans l’espace public.
J’en avais parlé à ma grand-mère, un peu mal à l’aise, et elle m’avait répondu :
“Arrête de faire ton intéressante.”

Alors, je n’avais peut-être pas la grand-mère la plus compréhensive du monde… mais cette scène m’a marquée. Parce que c’était la première fois que je percevais ce basculement très net entre “petite fille” et “adolescente”.

Et ce basculement raconte quelque chose d’important : très tôt, les filles comprennent que leur corps devient un objet regardé, commenté, évalué dans l’espace public.
Ce qui se joue derrière ces regards ou ces comportements, ce n’est pas seulement du “désir” comme on essaie parfois de le faire croire. C’est aussi un rapport de pouvoir, de disponibilité supposée du corps féminin dans l’espace public. Une manière implicite de rappeler aux filles et aux femmes qu’elles peuvent être observées à tout moment.
Et à force, cela produit des réflexes presque automatiques : marcher vite, éviter certaines rues, appeler quelqu’un, surveiller son téléphone, tenir ses clés dans la main, adapter sa tenue ou son trajet.

Le plus frappant, c’est que ces comportements sont devenus tellement intégrés qu’on finit parfois par les considérer comme normaux.
Mais si les femmes développent autant de stratégies d’évitement, il faut poser la question jusqu’au bout : peur de l’extérieur… oui. Mais peur de qui ?
Les violences dans l’espace public sont très majoritairement commises par des hommes. Et pourtant, ce sont les femmes qui adaptent leurs comportements, leurs horaires et leur mobilité.
Et cela commence très tôt.

Dans beaucoup de familles, on ne transmet pas les mêmes messages selon le genre. Quand un garçon sort, on lui demande souvent à quelle heure il rentre. Quand une fille sort, on lui demande si elle sera accompagnée, si elle a chargé son téléphone, si elle fera attention.
On n’éduque pas seulement des comportements différents. On construit des rapports différents au monde extérieur.
Et ça se voit même dans les espaces les plus ordinaires.

Dans les cours de récréation, par exemple, plusieurs études montrent que l’espace central est très souvent occupé par les garçons, notamment autour du football, pendant que les filles restent davantage sur les côtés ou dans des espaces périphériques. Très tôt, certains apprennent à prendre la place. D’autres apprennent à contourner.
Cette logique continue ensuite dans la manière dont on pense les villes et les transports.
On imagine souvent les déplacements autour d’un trajet simple : domicile-travail, matin et soir. Or les femmes ont davantage ce qu’on appelle des mobilités “du care” : maison, école, courses, travail, rendez-vous, récupération des enfants, retour à la maison.
Des trajets plus courts, mais surtout plus fragmentés, plus complexes et plus fréquents.

Et pourtant, les réseaux de transport ont longtemps été conçus autour d’un modèle très masculin du déplacement : aller d’un point A à un point B, de manière directe et linéaire.
Résultat : tout ce qui relève du quotidien concret passe plus facilement au second plan. L’éclairage, les bancs, les toilettes publiques, les espaces d’attente visibles, les correspondances rassurantes, l’accessibilité avec une poussette ou des sacs… Tous ces éléments, pourtant essentiels, sont souvent considérés comme secondaires dans l’aménagement urbain.

Et ce n’est pas anodin.
Parce que l’espace public reflète aussi les personnes qui le pensent.
Qui décide des aménagements ?
Qui conçoit les villes ?
Qui imagine les usages “normaux” de l’espace extérieur ?

Quand une ville finance surtout des skateparks, des city-stades ou des espaces majoritairement investis par les garçons et les hommes jeunes, mais peu d’espaces de repos ou de circulation apaisée, elle produit aussi une hiérarchie implicite des présences légitimes.
Certaines personnes semblent plus “à leur place” dehors que d’autres.

Et puis il y a cette idée très répandue selon laquelle les femmes seraient naturellement plus prudentes, plus inquiètes, plus anxieuses.
Mais quand on regarde les faits, on comprend surtout qu’elles ont appris à intégrer le risque très tôt.
Parce qu’au fond, beaucoup de femmes ne traversent pas la ville avec une logique d’insouciance, mais avec une logique d’anticipation permanente :
Est-ce que cette rue est éclairée ?
Est-ce qu’il y a du monde ?
Est-ce que je peux rentrer seule ?
Est-ce que je suis suivie ?

Là où d’autres réfléchissent simplement… à où manger un kebab.
Alors détricoter le sexisme dans l’espace public, ce n’est pas seulement parler de sécurité.
C’est parler du droit fondamental à occuper l’extérieur sans avoir à négocier en permanence avec la peur.
C’est comprendre que la liberté de circuler ne se mesure pas seulement au droit de sortir, mais aussi à la charge mentale nécessaire pour le faire.
Et peut-être qu’une ville réellement égalitaire commencerait simplement par ça : permettre aux femmes d’être dehors avec le même niveau d’insouciance que les hommes.

 

Allez, on respire. On continue de détricoter. Parce que La pelote du sexisme… n’est pas prête d’être vide

 

Diffusion mercredi 3 juin 2026 – 10h20 / 17h05

 

D.Rousson


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