Bonjour bonjour !
Je suis Diane, et vous écoutez La pelote du sexisme, la chronique qui détricote le sexisme… fil par fil.
Aujourd’hui, on tire un fil que je n’avais pas du tout anticipé en commençant cette émission. Un fil qui m’est apparu il y a environ un an, depuis que je suis l’heureuse propriétaire d’un chien que j’adore. Parce que oui, le sexisme s’infiltre aussi au parc à chiens.
Je sais. Ça fait sourire. Mais restez avec moi.
Commençons par les prénoms des toutous, en ce moment la mode est aux Thor. Venom. Ragnar. Ares. Rocky. Si vous fréquentez un parc canin, vous connaissez. Les chiens mâles portent très souvent des noms de guerriers, de dieux nordiques, de super-vilains. Des noms qui projettent sur eux force, domination, puissance. J’ai plus rarement croisé un chien mâle qui s’appelait Croquette ou Pantoufle. Ce n’est pas anodin, parce que le nom qu’on donne à un animal dit aussi ce qu’on attend de lui, comment on va l’éduquer, ce qu’on va valoriser dans son comportement.
Autre constat, celui de la castration. Ou plutôt, à la résistance très genrée qu’elle provoque. J’ai entendu à plusieurs reprises, des propriétaires, plutôt masculins, expliquer qu’ils ne feraient jamais castrer leur chien. Avec une conviction qui dépasse largement la question vétérinaire. Comme si castrer leur chien, c’était d’une certaine façon les émasculer eux. Comme si la virilité de l’animal était liée à la leur, indissociable, presque solidaire. La conséquence concrète, c’est que les femelles au parc sont souvent minoritaires. Trop souvent harcelées, poursuivies, oppressées par des mâles non castrés et surexcités. Des propriétaires de femelles qui finissent par éviter certains horaires, certains endroits, pour que leur chienne puisse simplement se promener tranquillement. Tiens tiens, ça me rappelle quelque chose …
Et puis il y a les moments vraiment savoureux. Parce que quand deux chiens mâles se montent, ce qui est un comportement tout à fait courant lié à la dominance et pas du tout à la sexualité, j’ai entendu des réactions qui m’ont laissée sans voix. « Hé ho mon chien, t’es pédé ou quoi ? » Prononcé avec un mélange de honte et d’indignation. L’homophobie, même au parc à chiens, a trouvé sa place.
Et là, on touche à quelque chose de fascinant : la manière dont on projette nos normes sociales jusque sur nos animaux. Comme si même eux devaient se conformer à une certaine idée de la virilité, sous peine de décevoir leur propriétaire. Ce réflexe, on le retrouve d’ailleurs très exactement avec les enfants. « Moi mon fils, c’est pas un pédé » : j’ai entendu cette phrase, ou des variantes, dès qu’on suggère qu’un garçon pourrait aimer la danse, les couleurs vives, les activités jugées féminines. Comme si la virilité d’un enfant était quelque chose à défendre dès le plus jeune âge, à protéger des influences extérieures. Avec les chiens ou avec les enfants, c’est exactement le même mécanisme : une norme de genre à faire respecter, coûte que coûte, même quand l’intéressé n’a pas vraiment son mot à dire.
J’ai aussi observé quelque chose de plus subtil, notamment en regardant des couples se promener avec leur chien. La manière dont les maîtres et les maîtresses ont parfois des approches très différentes. Alors soyons clairs : il y a des femmes maltraitantes et des hommes d’une douceur remarquable. Ce n’est pas une généralité. Mais j’ai pu voir plusieurs fois des dynamiques assez frappantes : l’une qui rappelle le chien calmement, qui s’accroupit à sa hauteur. L’autre qui tire sur la laisse, qui gronde, qui réprimande avec une sévérité qui ressemble moins à de l’éducation qu’à de l’autorité. L’animal comme espace où s’exprime une certaine idée du contrôle, du rapport de force, de la hiérarchie, on y retrouve tout ce champ lexical autour de la domination !
Au-delà de ces petites anecdotes de parc, j’ai eu envie de prendre de la hauteur. De me demander si tout ça n’était pas le signe de quelque chose de plus profond. Et ça m’a amenée au sujet du spécisme.
Le spécisme, c’est la discrimination fondée sur l’espèce : l’idée que certaines espèces ont plus de valeur que d’autres et peuvent donc être exploitées, dominées, traitées comme des ressources. Pour faire très résumé : les humains seraient supérieurs aux espèces animales. Ce qui est fascinant, c’est que plusieurs philosophes et militantes féministes ont établi un lien très direct entre le spécisme et le sexisme. France Culture l’a très bien documenté dans une série consacrée à « l’animalisation comme matrice de toutes les dominations » : historiquement, déshumaniser les femmes a souvent commencé par les animaliser. Les qualifier de bêtes, de chattes, de louves. Réduire leur corps à sa fonction reproductrice, comme on le fait avec les femelles d’élevage. Ce n’est pas une métaphore : c’est une mécanique de domination commune, qui place certains corps dans la catégorie de ceux qu’on peut posséder, contrôler, exploiter.
Et ce n’est pas un hasard si les femmes sont très majoritaires dans les mouvements de défense animale. Les femmes, plus familières avec l’expérience d’être traitées comme des corps à disposition, développent souvent une sensibilité particulière aux logiques d’exploitation et de domination, y compris envers les animaux. La cause animale et la cause féministe partagent un même socle : refuser qu’un être vivant soit réduit à ce qu’il peut produire ou servir pour un autre.
Détricoter le sexisme jusqu’au parc à chiens, ce n’est pas chercher des problèmes là où il n’y en a pas. C’est reconnaître que les systèmes de domination sont cohérents, qu’ils se répètent, qu’ils s’expriment jusque dans les gestes les plus quotidiens : la façon dont on nomme son animal, dont on tient sa laisse, dont on réagit quand il ne se comporte pas comme on l’avait imaginé.
Parce que le sexisme n’a pas besoin d’un grand discours pour exister. Parfois, il suffit d’un « T’es pédé ou quoi ? » lancé à un labrador.
Allez, on respire. On continue de détricoter.
Parce que La pelote du sexisme… n’est pas prête d’être vide.
Diffusion mercredi 28 octobre 2026 – 10h20 / 17h05
D.Rousson