Aujourd’hui, on parle de quelque chose de très quotidien, presque banal en apparence : l’alimentation. Et pourtant, ce qu’on mange, la manière dont on mange, et surtout la manière dont on se regarde manger n’ont rien de neutre, parce que derrière une assiette il y a des normes sociales, des injonctions de genre et parfois même une véritable pression sur les corps.
Prenons un exemple très simple : pourquoi la viande est-elle associée à la virilité, tandis que la salade est associée à la féminité ? Ce n’est pas une question de goût individuel, c’est une construction culturelle assez stable dans les sociétés occidentales, où la viande est spontanément liée à la force, à la satiété et à la puissance, alors que les aliments dits “légers” sont associés au contrôle, à la retenue et à la discipline.
Et cette symbolique finit par produire des effets très concrets. Dans de nombreux contextes sociaux, notamment chez les jeunes adultes, certaines femmes expliquent adapter leur manière de manger en public, en évitant par exemple de manger “trop”, “trop vite” ou “trop gras”, comme si le simple fait d’avoir faim devait être maîtrisé, contrôlé ou rendu invisible.
C’est là qu’on touche à quelque chose de plus large : le rapport au corps. Chez les femmes, l’alimentation est très souvent intégrée dans une logique de surveillance permanente, avec une attention constante portée aux calories, à la compensation par le sport ou à la gestion du poids. Et ce n’est pas marginal : les études en santé publique montrent que les troubles du comportement alimentaire touchent très majoritairement les femmes, qui représentent environ 70 à 90 % des cas selon les formes cliniques, notamment dans les troubles restrictifs comme l’anorexie ou les conduites de restriction alimentaire sévère.
Ce qui est important, c’est de comprendre que ces troubles ne sont pas uniquement individuels ou psychologiques au sens isolé du terme, ils s’inscrivent aussi dans un environnement social très normé, où la minceur est valorisée très tôt et très fortement chez les filles. D’ailleurs, les recherches montrent que les premiers régimes commencent souvent à l’adolescence, parfois dès 12 à 14 ans, et que la majorité des femmes déclarent avoir déjà tenté de contrôler leur alimentation de manière restrictive avant 18 ans.
À cela s’ajoute un autre phénomène massif : environ deux tiers des adultes ont déjà suivi un régime au moins une fois dans leur vie, et ces régimes concernent de façon disproportionnée les femmes, en lien avec des standards esthétiques beaucoup plus exigeants et constants.
Et ces standards ne viennent pas de nulle part, ils sont renforcés par tout un écosystème, notamment le marketing alimentaire et la publicité. D’un côté, des produits “light”, “fit”, “0%”, très largement adressés aux femmes, avec une promesse implicite de contrôle et de maîtrise du corps. De l’autre, des produits associés au plaisir, à la force ou à la performance, souvent codés masculins, où manger est davantage lié à l’énergie qu’à la restriction.
Autrement dit, on apprend très tôt que l’alimentation féminine doit être gérée, surveillée, optimisée, tandis que l’alimentation masculine peut rester dans le registre du plaisir ou de la performance.
Et puis il y a un autre espace où ces normes apparaissent très clairement : la cuisine. Dans l’espace domestique, cuisiner reste encore majoritairement une tâche féminine, souvent invisible, quotidienne et peu reconnue. Mais dans l’espace public ou professionnel, la cuisine devient autre chose : elle devient un métier prestigieux, incarné très majoritairement par des hommes dans la figure du “chef”, qui concentre la reconnaissance, la création et la légitimité.
On a donc une dissociation assez frappante : le même geste, cuisiner, peut être soit une charge invisible, soit une identité valorisée, selon le genre de la personne qui l’exerce.
Alors la question n’est peut-être pas seulement de savoir pourquoi la viande est associée à la virilité ou la salade à la féminité, mais plutôt de comprendre ce que ces associations font à nos comportements, à nos corps, et parfois même à notre santé.
Parce que derrière ces normes, il y a un coût réel, qui n’est pas seulement symbolique, mais aussi psychologique et parfois médical.
Et peut-être que la vraie question est là : à partir de quand manger cesse-t-il d’être un besoin simple pour devenir un exercice de conformité ?
Allez, on respire. On continue de détricoter. Parce que La pelote du sexisme… n’est pas prête d’être vide.
Diffusion mercredi 27 mai 2026 – 10h20 / 17h05
D.Rousson