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Société

Dis, t’aurais pas un peu grossi ?

today25/01/2024 16

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    Dis, t'aurais pas un peu grossi ? Divergence


Il parait que c’est en janvier qu’il y a le plus d’inscriptions en salle de sport. Les gens veulent mincir ou prendre du muscle, modeler leur corps pour la belle saison. Sur les réseaux comme Instagram ou TikTok, les usagers montrent leur dernier équipement sportif et se lancent des défis pour perdre du poids rapidement.

Et forcément je me sens un peu visée par tout cet engouement sportif. J’ai pris du poids ces deux dernières années, et j’y pense très souvent. Pourtant, j’ai la chance d’avoir à la fois de fortes convictions féministes, et un entourage hyper bienveillant qui ne m’a jamais fait de remarques négatives à ce sujet.

Honnêtement, qui parmi vous a dû endurer des petites remarques sous couvert d’humour et autres injonctions humiliantes sur son poids durant ces fêtes de Noël ? Qui a dû renoncer à la deuxième part de bûche qui lui faisait tellement envie de peur de recevoir des regards obliques ?

Si y a un truc qu’on doit laisser derrière nous en 2024, c’est cette habitude insupportable de vouloir commenter le corps des autres. “Dis, t’aurais pas un peu grossi ?” Ben oui, j’ai grossi. Croyez-moi, je suis la première à l’avoir remarqué. Les vêtements trop serrés ne sauraient mentir. Si vous faites ce genre de remarque en pensant informer la personne, vraiment, abstenez-vous. Les gens le savent, ils n’ont pas besoin qu’on leur énonce une évidence.

Vous ignorez complètement ce qu’il se cache derrière une variation visible de poids. C’est peut-être un début de grossesse qu’on a envie de cacher, un dérèglement hormonal, l’effet secondaire d’un traitement, ou les conséquences d’une dépression. Il y a aussi beaucoup de personnes grosses qui ne veulent plus se risquer à perdre du poids car c’est justement les régimes à répétition qui ont contribué à leur prise de poids. Sans parler des troubles du comportement alimentaire qui sont déjà infiniment difficiles à gérer sans qu’on vienne y mettre son grain de sel.

Souvent, quand on n’a plus d’arguments pour justifier nos commentaires sur le poids d’une personne, on dit qu’on craint pour sa santé. C’est noble n’est-ce pas ? Pourtant, on peut tout à fait être en surpoids, gros ou grosse et en excellente santé, les deux n’ont aucun rapport. Notre santé, c’est entre notre médecin et nous, c’est tout.

Franchement, pourquoi avons-nous si peur de grossir ? Et surtout, pourquoi nous sentons-nous obligés de projeter ces peurs sur les autres ? Même les femmes enceintes ne sont pas épargnées par les injonctions grossophobes du milieu médical et de leur entourage. Elles font littéralement pousser un être humain dans leur ventre mais il faudrait en plus qu’elles gardent la ligne.

Ce qui m’inquiète, c’est que tout ça commence très jeune. La grossophobie, elle est déjà dans les cours d’école. On reproduit socialement ce qu’on voit à la maison et partout autour de nous. Dans les familles, il n’est pas rare qu’on commente ouvertement l’apparence des enfants, et particulièrement des petites filles. On les incite à faire attention, à ne pas se re servir du gâteau, à faire plus d’exercice. C’est un cercle vicieux ; les femmes en particulier sont éduquées à prendre soin de leur apparence et de leur poids, on leur inculque dès le plus jeune âge qu’un corps “gros” serait indésirable, et lorsqu’elles deviennent mères, elles transmettent à leur tour cette peur de grossir à leurs enfants. Ces peurs irrationnelles abîment d’abord le rapport à soi, à son corps, mais aussi à la nourriture ; ça favorise l’apparition de troubles du comportement alimentaire qui peuvent mettre gravement la santé en danger.

La grossophobie ambiante maltraite ouvertement les personnes grosses, mais elle maltraite aussi silencieusement toutes les personnes qui ont intériorisé la grossophobie et passent leur vie entière à surveiller religieusement leur poids, culpabilisant au moindre écart.

Il faut bien comprendre que la grossophobie, elle est absolument partout. Elle dans le système médical qui juge et maltraite les corps gros, dans les émissions de télé réalité qui veulent absolument faire maigrir les personnes grosses, dans les magazines féminins qui nous proposent 36 façons de mincir, dans les publicités photoshopées à l’extrême, dans toutes les marques de vêtements qui s’arrêtent à la taille 42, et jusque dans les livres pour enfants. Oui, vous avez bien entendu. Vous seriez vraiment surpris de voir ce qu’on peut lire dans des ouvrages jeunesse.

Dans le roman “Du haut de mon cerisier”, qui traite du handicap, le seul personnage gros est surnommé Bouboule par ses camarades. “Elle est assise à côté d’Albertino, dit Bouboule, parce qu’il est petit, tout rond et rose comme un ballon, qu’il continue à manger même quand ce n’est pas la récré.” Dans “Mentir aux étoiles”, un autre roman sur la différence, on découvre Salomé, une collégienne au fort tempérament. Elle est décrite comme ronde, et l’auteur prend un malin plaisir à rappeler son poids à chacune de ses apparitions : on parle de ses « grosses fesses », ou elle serre untel contre sa « grosse poitrine », elle l’entoure de ses « gros bras », je vous jure je crois même qu’elle l’embrasse avec ses grosses lèvres.

Quand je lis ça, je me dis qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire sur le sujet.

En réalité, on juge les personnes grosses un peu de la même manière qu’on juge les personnes visiblement handicapées. Non seulement on ne voudrait pas être à leur place, mais on présuppose que leur corps est source de souffrance. Il faut le répéter : on peut être grosse et bien dans sa peau, comme on peut être handicapée et heureuse. Ce ne sont pas nos corps qui nous font le plus souffrir, mais bien souvent les comportements et regards des gens autour de nous.

Alors, vous êtes avec moi pour combattre la grossophobie en 2024 ?

C’était Béatrice, pour “Viens te faire dévalider”. A la semaine prochaine !

 

 

Diffusion mercredi 24 janvier 2024 – 10h20 / 17h20

B.Pradillon


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