Bonjour bonjour !
Je suis Diane, et vous écoutez La pelote du sexisme, la chronique qui détricote le sexisme… fil par fil.
Aujourd’hui, j’ai envie qu’on revienne sur un mot qu’on a déjà croisé plusieurs fois dans cette émission, sans jamais s’y arrêter vraiment. On l’a évoqué pour le cinéma, pour le sport, pour la musique, pour le stand-up. Ce mot, c’est #MeToo.
Tout commence en octobre 2017. L’actrice Alyssa Milano publie un tweet simple : si vous avez été harcelée ou agressée sexuellement, écrivez « moi aussi » en réponse. En quelques heures, des millions de femmes répondent. Mais le mouvement, lui, ne sort pas de nulle part. Le hashtag avait été créé dix ans plus tôt par l’activiste américaine Tarana Burke, pour donner de la visibilité aux survivantes de violences sexuelles, en particulier dans les communautés afro-américaines. Et ce qui déclenche tout, en 2017, c’est une enquête du New York Times sur le producteur Harvey Weinstein, accusé par des dizaines de femmes, parmi lesquelles de très grandes actrices, d’agressions et de viols étalés sur des décennies.
Ce qui frappe avec #MeToo, c’est la vitesse et l’ampleur. En quelques semaines, le mouvement traverse les frontières, les langues, les milieux professionnels. En France, il prend le nom de #BalanceTonPorc. Et surtout, il ne reste pas un feu de paille médiatique : il a des conséquences juridiques concrètes. Selon une analyse de Sciences Po publiée cinq ans après #MeToo, le mouvement a entraîné une hausse significative des dépôts de plainte pour violences sexuelles dans plusieurs pays, et a poussé de nombreux secteurs professionnels à revoir leurs procédures internes de signalement.
Et la libération de la parole s’est faite milieu par milieu. Dans le cinéma d’abord, avec la chute de Weinstein, puis en France avec les témoignages contre des réalisateurs ou des acteurs longtemps intouchables. Dans le sport, où on a parlé de patineuses, de gymnastes, contraintes au silence pendant des années par des entraîneurs tout-puissants. Dans la musique, où des producteurs et des artistes ont été mis en cause. Dans le stand-up aussi, un milieu qu’on imaginait pourtant fait de dérision et de légèreté, mais où le pouvoir de la scène a longtemps permis de faire taire celles qui dénonçaient. Et dans bien d’autres secteurs : la politique, l’université, la médecine, l’armée.
Ce qui est intéressant, c’est que ce mouvement n’a pas seulement fait tomber des individus. Il a surtout révélé un mécanisme commun à tous ces milieux : la concentration du pouvoir entre quelques mains, la précarité de celles et ceux qui en dépendent, et une omerta collective qui protège davantage le système que les victimes.
Mais #MeToo, ce n’est pas seulement une histoire de dénonciations individuelles. C’est devenu un phénomène de société, qui continue de produire des effets, parfois inattendus, des deux côtés.
Du côté positif, il y a une vraie évolution du regard collectif. Une étude de la Fondation Jean-Jaurès montre qu’une majorité de Français considère aujourd’hui que la société est davantage consciente des violences sexistes et sexuelles qu’avant 2017. Les entreprises ont mis en place des cellules d’écoute, des formations obligatoires, des procédures de signalement. Le mot « consentement » est entré dans le langage courant, y compris chez les adolescents. Et une génération entière de jeunes femmes, comme on l’évoquait dans la chronique sur le féminisme, se reconnaît aujourd’hui beaucoup plus facilement dans ce mot.
Mais il y a aussi un retour de bâton, ce qu’on appelle le backlash. Et il a pris plusieurs formes.
La première, c’est cette petite musique devenue un véritable refrain : « on ne peut plus rien dire ». Comme si dénoncer des violences équivalait à interdire toute drague, toute séduction, toute plaisanterie. Cette petite phrase, en apparence anodine, a en réalité un effet très concret : elle déplace le débat. On ne parle plus des violences elles-mêmes, mais du prétendu inconfort de ceux qui pourraient être accusés à tort. Or les chiffres sur les plaintes mensongères en matière d’agression sexuelle restent extrêmement faibles, largement inférieurs à ceux des autres infractions. Ce n’est donc pas tant une réalité statistique qu’une peur diffuse, entretenue, qui sert surtout à minimiser l’ampleur du problème initial.
La deuxième forme de backlash, plus insidieuse encore, c’est l’hypocrisie. Plusieurs personnalités épinglées par #MeToo n’ont jamais vraiment cessé leurs activités. Certaines ont continué à travailler, à produire, simplement avec davantage de prudence, davantage de discrétion. On a vu des comportements problématiques perdurer, mais « en sous-marin », avec moins de témoins, moins de traces. Le problème ne s’est pas réglé : il s’est parfois simplement caché un peu mieux.
Et puis il y a une troisième difficulté, plus structurelle celle-là : la justice peine encore à suivre le rythme de la parole libérée. Le taux de classement sans suite des plaintes pour viol reste très élevé en France. Beaucoup de victimes témoignent publiquement, sur les réseaux sociaux, dans la presse, avant même d’espérer une réponse judiciaire satisfaisante. Ce décalage entre la parole sociale et la réponse institutionnelle crée d’ailleurs une forme de fatigue, voire de découragement, chez certaines victimes qui se demandent à quoi bon parler si rien ne change concrètement derrière.
Alors, neuf ans après le tweet d’Alyssa Milano, où en est-on vraiment ?
Je crois qu’on est à un moment charnière. #MeToo a définitivement changé la manière dont on perçoit la parole des victimes. Il a installé l’idée qu’un système de silence organisé n’est jamais une fatalité. Mais il a aussi révélé, en miroir, à quel point certains réflexes de protection des agresseurs restent profondément ancrés, y compris quand la société entière semble avoir pris conscience du problème.
Ce mouvement n’est donc pas un point final. C’est plutôt un point de bascule. Il a ouvert une brèche, rendu visible ce qui était tu, donné des mots à des expériences qui n’en avaient pas avant. Mais une brèche, ça ne se referme pas tout seul, et ça ne garantit pas non plus que tout le bâtiment s’écroule derrière.
Détricoter le sexisme après #MeToo, ce n’est donc pas dire que tout a changé. Ni que rien n’a changé. C’est reconnaître qu’un mouvement social peut transformer un imaginaire collectif sans transformer, au même rythme, les structures de pouvoir qui permettent les violences.
Et c’est précisément pour ça qu’on continue d’en parler.
Allez, on respire. On continue de détricoter.
Parce que La pelote du sexisme… n’est pas prête d’être vide.
Diffusion mercredi 16 septembre 2026 – 10h20 / 17h05
D.Rousson