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Bonjour bonjour !

Je suis Diane, et vous écoutez La pelote du sexisme, la chronique qui détricote le sexisme… fil par fil.

Aujourd’hui, j’aimerais tirer un fil un peu particulier, avec une question essentielle qu’on a déjà un peu posée : est-ce que toutes les femmes vivent le même sexisme ?

La réponse est non et je dois d’ailleurs vous faire une confidence là-dessus.

Pendant longtemps, je pensais que nous vivions globalement les mêmes réalités entre femmes. Avec des nuances, bien sûr, mais je n’avais jamais vraiment réfléchi à ce que signifiait être une femme… et être perçue comme non blanche. Ce sont mes collègues de l’époque qui m’ont ouvert les yeux, il y a quelques années, en m’expliquant leur réalité. Je me souviens d’une discussion en particulier qui m’a profondément marquée. Une collègue m’expliquait avoir passé plusieurs entretiens d’embauche par téléphone. Le recruteur était emballé, le courant passait très bien, il lui propose un rendez-vous en présentiel. Elle n’avait pas mis de photo sur son CV. Le jour de l’entretien, elle arrive. Elle est noire. Et là, le recruteur fait mine de ne pas savoir qui elle est. Comme si le rendez-vous n’avait jamais existé.

Ce moment-là, c’est celui où j’ai vraiment pris conscience de mon privilège de femme blanche. Parce que moi, dans mes propres galères professionnelles, je n’avais jamais eu à me demander si c’était aussi ma couleur de peau qu’on refusait.

Et cette histoire n’a rien d’exceptionnel. Les tests de discrimination menés en France montrent qu’à compétences égales, un prénom perçu comme maghrébin ou africain réduit de 25 à 30 % les chances d’être convoqué à un entretien. Et lorsque s’ajoute le fait d’être une femme, les effets ne s’additionnent pas simplement : ils se combinent pour produire quelque chose de spécifique, que ni la loi contre le sexisme ni celle contre le racisme ne saisit vraiment seule. C’est ce que le rapport du Défenseur des droits sur les discriminations multiples documente très clairement : les personnes qui cumulent plusieurs critères de discrimination, genre et origine notamment, font face à des obstacles qui dépassent la somme de chacun pris séparément. C’est ce que la juriste américaine Kimberlé Crenshaw a appelé l’intersectionnalité, une notion qu’on a déjà croisée dans d’autres chroniques, et qui ici prend tout son sens.

Parce que les stéréotypes ne sont pas les mêmes selon les femmes auxquelles ils s’adressent, et ils n’enferment pas de la même façon.

Les femmes noires, par exemple, héritent en France d’une histoire coloniale qui a profondément marqué les représentations. Le corps noir féminin a été historiquement hypersexualisé, exotisé, réduit à une image dont la figure de la Vénus hottentote au XIXe siècle reste l’exemple le plus brutal. Ce regard n’a pas disparu : il se retrouve encore dans certaines publicités, dans des remarques du quotidien, dans la manière dont certains médias traitent les artistes ou les sportives noires. À cela s’ajoute parfois le stéréotype de la femme « naturellement forte », supposée capable d’encaisser davantage, ce qui a des conséquences très concrètes, notamment dans le domaine médical où la douleur des femmes noires est encore trop souvent minimisée.

Les femmes perçues comme arabes ou musulmanes, elles, se retrouvent souvent enfermées dans des représentations contradictoires, et c’est précisément cette contradiction qui est révélatrice. Tantôt décrites comme soumises, passives, dominées par leur culture ou leur religion. Tantôt caricaturées à l’opposé, comme autoritaires, « fortes en gueule », à travers des figures comme la mère méditerranéenne envahissante. Ces deux images n’ont rien de cohérent entre elles, mais elles ont le même effet : elles remplacent une personne réelle par un cliché, avant même qu’elle ait pu dire qui elle est.

Les femmes asiatiques, elles, se heurtent à un stéréotype particulièrement tenace dans les représentations occidentales : celui de la femme docile, discrète, effacée, parfois hypersexualisée selon les contextes. Un cliché qui rend invisibles leur diversité, leur parole, leur autorité, et qui les écarte souvent des rôles de leadership ou d’expertise dans l’imaginaire collectif.

Ce que montre remarquablement le documentaire Ouvrir la voix, réalisé par Amandine Gay, c’est que derrière ces représentations, il y a des vies concrètes. Pendant près de deux heures, vingt-quatre femmes noires francophones racontent leurs expériences : leurs cheveux, leur corps, le monde du travail, la maternité, les remarques qu’elles entendent depuis l’enfance. Et ce qui frappe, ce n’est pas seulement la diversité de leurs parcours. C’est la répétition des mêmes mécanismes. Être constamment ramenée à son origine. Devoir expliquer encore et encore que non, elles ne représentent pas « toutes les femmes noires ». Se voir attribuer une identité avant même d’avoir pu dire qui on est.
Ce documentaire montre quelque chose de très simple : il n’existe pas une seule manière d’être une femme.

Et cette réalité invite à regarder l’histoire du féminisme avec un peu de recul. Pendant longtemps, une partie du mouvement s’est principalement construite autour des préoccupations des femmes blanches, souvent diplômées et issues des classes moyennes. Non pas par mauvaise volonté, mais parce qu’on parle presque toujours d’abord depuis sa propre expérience. Le problème, c’est que toutes les femmes ne rencontrent pas les mêmes obstacles. Certaines se battent contre le plafond de verre. D’autres contre la porte d’entrée. Certaines doivent expliquer pourquoi elles méritent d’accéder aux postes de direction. D’autres doivent d’abord convaincre qu’elles méritent simplement un entretien.

Reconnaître cela ne divise pas les combats. Au contraire, cela permet de construire un féminisme plus juste, capable d’entendre des expériences différentes sans les mettre en concurrence. Parce qu’au fond, racisme et sexisme reposent sur le même mécanisme : créer des catégories, attribuer des caractéristiques figées à tout un groupe, puis utiliser ces stéréotypes pour justifier des inégalités. Les deux systèmes se nourrissent l’un l’autre, et ils s’appliquent avec une intensité particulière sur celles qui se trouvent à leur croisement.
Détricoter le sexisme, ce n’est donc pas demander à toutes les femmes de raconter exactement la même histoire. C’est accepter qu’il existe plusieurs façons de vivre une même domination. C’est écouter celles dont la voix a longtemps été moins entendue, y compris à l’intérieur du féminisme lui-même.

Parce qu’au fond, l’égalité ne consiste pas à dire que toutes les femmes sont identiques. Elle consiste à faire en sorte que toutes soient reconnues dans leur singularité… et dans leur dignité.

 

Allez, on respire. On continue de détricoter.

Parce que La pelote du sexisme… n’est pas prête d’être vide.

 

Diffusion mercredi 23 septembre 2026 – 10h20 /17h05

 

D.Rousson


La Pelote du SexismeprochainementSociété

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