Bonjour bonjour !
Je suis Diane, et vous écoutez La pelote du sexisme, la chronique qui détricote le sexisme… fil par fil.
Chaque semaine, on regarde comment il s’infiltre partout. Dans nos habitudes, dans nos institutions, dans nos loisirs… Et aujourd’hui, derrière nos écrans.
Pendant longtemps, Internet nous a été présenté comme un formidable espace de liberté. Un endroit où chacun pouvait prendre la parole, partager ses idées, créer du contenu, entreprendre. En théorie, peu importe votre âge, votre origine ou votre genre : seules vos idées devaient compter.
Mais j’ai envie de vous poser une question.
Est-ce que ça vous est déjà arrivé d’écrire un message… puis de ne jamais le publier ?
Moi, oui.
Et je me suis rendu compte que, bien souvent, ce n’était pas parce que je doutais de ce que je voulais dire. C’était parce que je me demandais comment cela allait être reçu. Est-ce que cette phrase est trop directe ? Est-ce qu’on va penser que je suis agressive ? Est-ce que je devrais nuancer davantage ?
En discutant avec d’autres femmes entrepreneures ou expertes, je me suis aperçue que cette petite voix intérieure était loin d’être exceptionnelle.
Et c’est précisément ce que montrent les études.
Cette chronique m’est d’ailleurs venue en observant LinkedIn. Vous savez, ce réseau où l’on nous explique qu’il faut développer sa visibilité, construire sa marque personnelle, partager son expertise. Je remarque souvent la même chose. Beaucoup de femmes relisent leurs publications dix fois avant de cliquer sur « Publier ». Elles changent une photo, retirent une phrase qu’elles trouvent trop affirmée, hésitent à donner leur opinion sur un sujet sensible ou se demandent si elles sont vraiment légitimes pour parler.
Évidemment, tous les hommes ne publient pas avec une confiance absolue et toutes les femmes ne doutent pas. Mais lorsqu’on connaît la manière dont les femmes sont accueillies en ligne, cette prudence devient beaucoup plus compréhensible.
Parce que sur Internet, la visibilité n’a pas le même prix selon que l’on est un homme ou une femme.
Selon l’Arcom, les femmes sont nettement plus exposées aux violences sexistes et sexuelles sur les plateformes numériques. Les insultes, les commentaires sur le physique, les remarques sexuelles, les menaces ou les campagnes de harcèlement ciblent très majoritairement des femmes, notamment lorsqu’elles prennent publiquement position sur des sujets politiques, féministes ou de société.
Le Haut Conseil à l’Égalité estime que près d’une jeune femme sur deux a déjà subi des violences sexistes ou sexuelles en ligne. Les auteurs sont, dans leur immense majorité, des hommes.
Contrairement à ce que l’on imagine parfois, cela ne concerne pas uniquement les personnalités connues. Des journalistes, des élues, des chercheuses, des étudiantes, des entrepreneuses ou des créatrices de contenu racontent recevoir quotidiennement des insultes, des menaces de viol, des commentaires sur leur corps, des photomontages pornographiques ou encore des messages sexuels non sollicités.
Et ce qui est frappant, c’est que le sujet importe parfois très peu.
Certaines créatrices expliquent recevoir ce type de messages alors qu’elles parlent… de cuisine, de jardinage, de bricolage, d’histoire ou de vulgarisation scientifique.
Autrement dit, ce n’est pas toujours ce qu’elles disent qui dérange.
C’est parfois simplement le fait qu’elles occupent l’espace.
Au fond, le cyberharcèlement fonctionne un peu comme le harcèlement de rue.
L’objectif n’est pas tant de convaincre que de rappeler à certaines personnes qu’elles ne sont pas totalement légitimes à être visibles.
Sauf qu’ici, cet espace est numérique.
Et les conséquences dépassent largement l’écran.
Certaines femmes sont aussi victimes de doxxing, une pratique qui consiste à diffuser publiquement leur adresse, leur numéro de téléphone, le nom de leur employeur ou même des informations concernant leurs proches. La violence quitte alors Internet pour s’inviter dans la vie réelle.
Face à cela, beaucoup adaptent leurs comportements.
Plusieurs enquêtes montrent que les femmes modifient davantage leur manière de s’exprimer en ligne. Elles ferment leurs commentaires, utilisent un pseudonyme, renoncent à publier certains contenus, évitent certains sujets ou quittent complètement les réseaux sociaux après des épisodes de harcèlement.
On parle souvent de fracture numérique pour désigner les inégalités d’accès aux outils numériques.
Mais il existe aussi une fracture de participation.
Tout le monde peut ouvrir un compte sur un réseau social.
En revanche, tout le monde ne participe pas avec la même liberté.
Parce que tout le monde ne paie pas le même prix pour prendre la parole.
Et ce phénomène est renforcé par les plateformes elles-mêmes.
Car les réseaux sociaux ne montrent pas les contenus au hasard. Ils utilisent des algorithmes dont l’objectif principal est de retenir notre attention. Or ce qui provoque de la colère, de la polémique ou de l’indignation génère davantage d’engagement.
Sans que les plateformes ne le recherchent forcément, leurs mécanismes peuvent ainsi amplifier les campagnes de harcèlement ou les propos sexistes simplement parce que ces contenus circulent davantage.
J’expliquais dans une autre chronique que les intelligences artificielles apprennent à partir de nos données. Les réseaux sociaux, eux, apprennent à partir de nos réactions.
Dans les deux cas, ils ne créent pas les biais de notre société.
Ils peuvent en revanche les amplifier à une vitesse et à une échelle inédites.
Et cela pose une autre question.
Qui construit ces outils ?
Le numérique reste aujourd’hui un secteur très masculin. En France, les femmes représentent environ 27 % des effectifs des métiers du numérique, et elles sont encore moins nombreuses dans les postes techniques ou de direction. Lorsqu’un secteur manque de diversité, il risque davantage de reproduire des angles morts dans les produits qu’il conçoit, les règles qu’il fixe ou les problèmes qu’il choisit de résoudre.
Alors détricoter le sexisme dans le numérique, ce n’est pas seulement mieux modérer les commentaires ou sanctionner les auteurs de cyberharcèlement.
C’est aussi se demander qui conçoit les plateformes, qui écrit les règles, qui entraîne les algorithmes et, finalement, qui se sent suffisamment en sécurité pour prendre la parole.
Parce qu’au fond, la véritable égalité numérique ne consiste pas simplement à donner un compte à tout le monde.
Elle consiste à faire en sorte que chacun et chacune puisse l’utiliser avec la même liberté, la même légitimité… et le même sentiment de sécurité.
Allez, on respire. On continue de détricoter.
Parce que La pelote du sexisme… n’est pas prête d’être vide
Diffusion mercredi 30 septembre 2026 – 10h20 / 17h05
D.Rousson