Bonjour bonjour !
Je suis Diane, et vous écoutez La pelote du sexisme, la chronique qui détricote le sexisme… fil par fil.
Aujourd’hui, on tire un fil qui devrait, en théorie, être le plus solide de tous. Parce qu’on va parler de justice. De cette institution dont le symbole est une femme aux yeux bandés, tenant une balance. L’égalité. L’impartialité. La vérité. Et pourtant, quand on regarde de près comment la justice traite les victimes de violences sexistes et sexuelles, le bandeau sur les yeux ressemble parfois moins à un symbole d’impartialité qu’à un refus de voir.
Commençons par un chiffre qui dit presque tout.
En France, chaque année, environ 94 000 femmes déclarent avoir été victimes de viol ou de tentative de viol. Parmi elles, à peine 10 % déposent plainte. Et sur ces plaintes, moins de 2 % aboutissent à une condamnation. Ce gouffre vertigineux entre la réalité des violences et la réponse judiciaire ne s’explique pas seulement par des difficultés de preuve. Il s’explique par un système qui, à chaque étape, peut décourager, disqualifier ou invisibiliser les victimes.
Et ça commence très tôt. Souvent bien avant la justice. Souvent dans les familles elles-mêmes.
Le roman Triste tigre de Neige Sinno, ou le film Les Chatouilles d’Andréa Bescond, le montrent avec une précision douloureuse : des enfants qui parlent, et qu’on n’écoute pas. Des enfants qui disent, et qu’on ne croit pas. Parfois parce que l’agresseur est quelqu’un de proche, quelqu’un qu’on aime, quelqu’un dont on préfère ne pas remettre en cause la parole. La défiance ne vient pas toujours de la justice. Elle commence souvent dans le cercle familial, là où l’enfant aurait dû trouver protection.
Et quand on comprend ça, on comprend aussi pourquoi le délai moyen entre les faits et le dépôt de plainte est de 14 ans pour les victimes de violences sexuelles dans l’enfance. 14 ans. Alors la prochaine fois qu’on entend « mais pourquoi elle n’a pas parlé avant ? », cette question mérite d’être retournée : dans quel système aurait-elle pu parler, et être crue ?
Quand elles franchissent quand même la porte du commissariat, une nouvelle épreuve commence.
La série « Sambre », diffusée en 2023 et tirée d’une histoire vraie, l’a montré de manière glaçante. Dans les années 1990, on y suit le dépôt de plainte d’une première victime, et le policier qui l’accueille cumule tout ce qu’il ne faudrait pas faire : le ton condescendant, la mise en doute immédiate, les questions sur sa tenue, sur son comportement, sur ce qu’elle faisait là. J’ai regardé ça le poing serré. Le taux de classement sans suite des plaintes pour viol en France est d’environ 74 %, l’un des plus élevés d’Europe. Ce chiffre n’est pas qu’une statistique : c’est une porte fermée au visage de dizaines de milliers de femmes chaque année.
Depuis 2019, une formation obligatoire sur les violences conjugales a été introduite dans les écoles de police et de gendarmerie. C’est récent, insuffisant encore, mais c’est un signal que les choses peuvent changer.
Quand une affaire arrive quand même devant un tribunal, une autre mécanique peut se mettre en place : celle de l’inversion de la culpabilité.
Il y a ce qu’on appelle les « procédures bâillon », et c’est devenu la grande classique des procès impliquant des personnalités publiques. Pensez à PPDA, à d’autres affaires très médiatisées : quand une victime prend la parole, la défense l’attaque en diffamation pour la contraindre à se rétracter, ou simplement pour lui faire payer le prix de sa prise de parole. Et je ris jaune, sincèrement, quand j’entends l’argument selon lequel les femmes porteraient plainte pour la notoriété ou l’argent. Parce que la réalité de ces procédures, c’est exactement l’inverse. Elles se font traîner dans la boue, elles exposent leur vie privée, leur crédibilité, leur santé mentale. Elles ont souvent énormément à y perdre, et très peu à y gagner. Ce n’est pas une stratégie de communication. C’est un acte de courage qui peut coûter très cher.
Des études en psychologie sociale le confirment : il n’existe pas de « bonne » manière de se comporter pour être crue. Une femme trop calme sera perçue comme peu crédible, une femme trop émotive aussi. Le criminologue norvégien Nils Christie a théorisé ce qu’il appelle la « victime idéale » : celle qui n’avait aucune relation avec son agresseur, qui a résisté physiquement, qui a tout signalé immédiatement. Ce profil correspond à une minorité infime des cas réels de viol par exemple. Ce décalage entre la réalité des violences et l’image attendue de la victime crédible explique en partie des taux d’acquittement encore très élevés.
Il y a aussi une réalité que je trouve particulièrement insupportable, parce qu’elle concerne des enfants.
Des mères signalent des violences, parfois des abus sexuels commis par le père, et le juge aux affaires familiales répond que maintenir le lien avec les deux parents prime sur tout le reste. Des enfants renvoyés chez un père mis en cause. Des mères qui refusent d’exécuter ce droit de visite pour protéger leurs enfants et qui, elles, risquent la prison pour non-représentation d’enfant. En France, environ 30 enfants par an sont tués par leur père dans un contexte de séparation conflictuelle. Dans la majorité des cas, des signalements avaient été faits avant le drame. C’est une réalité documentée, dénoncée par des associations depuis des années, et qui illustre comment une institution censée protéger peut, par rigidité ou par aveuglement, produire exactement le contraire.
J’aimerais aussi parler d’une avancée importante : le 6 novembre 2025, la France a enfin inscrit dans son Code pénal une définition légale du consentement. Pendant des décennies, la définition du viol reposait sur la contrainte, la menace, la violence ou la surprise. Autrement dit : il fallait prouver que la victime avait résisté. La loi de novembre 2025 renverse cette logique. Désormais, le consentement doit être libre, éclairé, spécifique, préalable et révocable. Et surtout : le silence ne vaut plus consentement. Ce n’est plus à la victime de prouver qu’elle a dit non. C’est à la justice de vérifier qu’elle a dit oui. Cette réforme, adoptée sous la pression du Conseil de l’Europe qui avait condamné la France sur ce point, marque une rupture réelle dans notre droit pénal. Elle ne résoudra pas tout du jour au lendemain. Mais elle pose enfin les bons fondements.
Parce que qui rend la justice, et avec quels outils, ça change tout.
La magistrature française est aujourd’hui majoritairement féminine en nombre (environ 67 % des magistrats). Mais cette féminisation globale masque des inégalités persistantes aux postes les plus élevés. Et surtout, un rapport du Syndicat de la magistrature publié fin 2024 alertait sur ce qu’il appelle un « sexisme systémique au sein de l’institution judiciaire » : des comportements sexistes entre collègues, des stéréotypes qui influencent les décisions, une culture professionnelle qui peine à se remettre en question. La féminisation d’une institution ne suffit pas à la rendre exempte de biais. C’est vrai en médecine, c’est vrai en politique, c’est vrai en justice aussi.
Détricoter le sexisme dans la justice, ce n’est pas dire que les juges sont mauvais ou que le droit est sans valeur. C’est reconnaître qu’une institution humaine porte les biais de la société qui l’a construite. Et que tant que ces biais ne sont pas nommés, formés, corrigés, la balance ne sera pas tout à fait équilibrée.
Parce qu’une justice aveugle aux inégalités de genre n’est pas une justice impartiale. C’est une justice qui reproduit, en les validant, les rapports de pouvoir existants.
Allez, on respire. On continue de détricoter.
Parce que La pelote du sexisme… n’est pas prête d’être vide.
Diffusion mercredi 4 novembre 2026 – 10h20 / 17h05
D.Rousson