Bonjour bonjour ! Je suis Diane, et vous écoutez La pelote du sexisme, la chronique qui détricote le sexisme… fil par fil.
Aujourd’hui, on va parler d’un sujet qui me passionne : l’Art. Je suis une dévoreuse d’images, de peintures, de BD… Mais en grandissant, mon regard a changé. On nous apprend à admirer la « beauté » d’un tableau, mais on oublie de nous apprendre à lire les rapports de force qui se cachent sous la peinture. On va voir ensemble qu’un musée n’est pas qu’un lieu de contemplation, c’est aussi un lieu de pouvoir.
L’un des déclics pour moi a été le podcast Vénus s’épilait-elle la chatte ? de Julie Beauzac. Le titre est provocateur, mais la question est technique : pourquoi, depuis des siècles, le corps féminin dans l’art ressemble-t-il à une poupée de cire parfaitement lisse ?
Pour comprendre ça, il faut intégrer un concept fondamental : le Male Gaze, traduit par « le regard masculin ». C’est une théorie de Laura Mulvey qui explique que l’art est construit sur un triple regard d’homme : celui de l’artiste qui peint, celui du personnage masculin dans l’œuvre, et celui du spectateur dans la galerie. La femme, elle, n’est jamais le sujet qui regarde, elle est l’objet « donné à voir ».
Imaginez une Vénus de la Renaissance. Elle est souvent allongée, elle ne nous regarde pas, ou alors avec un air invitant. Sa peau est irréelle : pas de poils, pas de pores, pas de vergetures, pas de muscles tendus. C’est ce qu’on appelle la musification. On transforme une femme réelle en une « muse » de marbre ou de peinture. Et là, attention au piège : être une muse, ce n’est pas un honneur, c’est un effacement. On vous retire votre capacité à agir ou à créer pour vous transformer en un objet passif qui sert uniquement à stimuler l’imaginaire d’un homme.
Et c’est pour ça que certains sujets sont devenus tabous, comme la grossesse. Vous commencez à me connaître, c’est un sujet que je décortique souvent. Dans l’art classique, la grossesse est soit « miraculeuse » (la Vierge Marie), soit invisible. On ne montre jamais la réalité physique : les chevilles qui gonflent, la peau qui tire, la fatigue, ou ne serait-ce qu’un ventre rond. Pourquoi ? Parce que pour le « regard masculin », un corps de femme doit être un objet de désir ou de pureté. Un corps « fonctionnel », qui travaille pour fabriquer la vie, ça ne rentre pas dans leurs critères de beauté. C’est jugé trop « organique », trop réel, donc… « laid ».
Cette vision de l’art a aussi servi de bouclier à ce qu’on appelle le « Mythe du Génie ». On a décrété que certains artistes étaient si doués qu’ils étaient au-dessus des lois et de la morale. Prenez Paul Gauguin. On nous parle de son génie de la couleur. Mais pédagogiquement, il faut dire la vérité : c’est un homme qui a utilisé son privilège de colon blanc pour abuser de très jeunes filles à Tahiti. Prenons Picasso. On célèbre son cubisme, mais l’autrice de BD Liv Strömquist montre très bien dans I’m Every Woman comment il a littéralement « vampirisé » ses compagnes, les menant parfois à la destruction psychologique, pour nourrir son propre mythe. En séparant « l’homme de l’artiste », on finit par valider la violence au nom de la beauté.
Et si vous pensez que c’est abstrait, regardons les chiffres. Dans les années 80, le collectif des Guerilla Girls a placardé des affiches devant le Metropolitan Museum à New York avec ce slogan : « Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au musée ? ». Le constat était cinglant : moins de 5 % des artistes exposés étaient des femmes, mais 85 % des nus étaient féminins. En clair : vous êtes la bienvenue sur le mur si vous êtes déshabillée, mais restez à la porte si vous tenez un pinceau.
Ce déséquilibre se traduit par un chiffre noir, celui du marché de l’art. Aujourd’hui encore, les œuvres réalisées par des femmes ne représentent que 2 à 4 % du montant total des ventes mondiales aux enchères. Le talent des femmes est systématiquement sous-évalué financièrement.
Mais attention, si ce chiffre est si bas, ce n’est pas par manque de talent. C’est parce qu’on a effacé les femmes de l’histoire, ou qu’elles n’ont jamais osé penser que leur travail avait de la valeur. Par exemple Vivian Maier : cette gouvernante qui a pris 150 000 photographies de génie dans les rues de Chicago. Elle est morte dans l’anonymat total, et son œuvre n’a été découverte que par hasard dans un garde-meuble après sa mort. -Ou encore à Hilma af Klint, citée dans l’excellent livre Ni vues ni connues. C’est elle la véritable pionnière de l’abstraction, bien avant Kandinsky ! Mais elle était si consciente que le monde n’était pas prêt à accepter qu’une femme puisse révolutionner l’art qu’elle a demandé que ses œuvres ne soient montrées que vingt ans après sa mort.
Heureusement, la résistance s’organise, notamment dans la Bande Dessinée. Des collectifs de créatrices se battent pour imposer le Female Gaze : un regard où les femmes sont des sujets complexes, avec des corps réels, des désirs propres, et où elles ne sont plus là pour faire décor. Elles ne demandent plus d’être des muses, elles reprennent le pinceau pour peindre leur propre vérité.
L’histoire de l’art est donc un système de pouvoir qui a longtemps utilisé le corps des femmes comme un terrain de jeu esthétique tout en excluant les femmes de la création et de la richesse.
Détricoter l’art, ce n’est pas arrêter d’aimer les musées. C’est apprendre à voir les fils de l’oppression derrière le vernis des chefs-d’œuvre pour enfin laisser de la place à tous les regards.
Allez, on respire. On continue de détricoter.
Parce que La pelote du sexisme… n’est pas prête d’être vide.
Diffusion mercredi 1 avril 2026 – 10h20 / 17h05
D.Rousson