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Bonjour bonjour ! Je suis Diane, et vous écoutez La pelote du sexisme, la chronique qui détricote le sexisme… fil par fil.

 

Aujourd’hui, on éteint la lumière, on sort le pop-corn… mais on garde l’œil bien ouvert. Parce qu’on va parler cinéma et séries. Quand on regarde un film, un de nos réflexes est de se dire : “ce n’est que de la fiction”. Sauf qu’en réalité, ces histoires ne font pas que nous divertir. On les regarde, on les absorbe, on les rejoue parfois sans s’en rendre compte. Elles façonnent ce que l’on trouve normal, désirable, romantique… acceptable. Bref, elles fabriquent nos imaginaires.

Et pour comprendre à quel point, il existe un outil très simple : le test de Bechdel. Il a été imaginé en 1985 par Alison Bechdel, dans une BD à l’origine humoristique. Pour qu’un film le réussisse, il faut trois choses : au moins deux personnages féminins… qui ont un prénom… qui se parlent… et qui parlent d’autre chose que d’un homme. On est d’accord, c’est le minimum du minimum. Et pourtant, environ 40 % des films ne passent pas le test. Ça veut dire que dans une énorme partie des récits, les femmes n’existent pas vraiment pour elles-mêmes. Elles gravitent autour des hommes, elles soutiennent, elles attendent, elles déclenchent parfois l’histoire… mais elles ne sont pas le centre de leur propre vie.

Et là, forcément, une question se pose : qui raconte ces histoires ? Parce qu’en France aujourd’hui, à peine un quart des films sont réalisés par des femmes. Donc quand la majorité des récits sont écrits et filmés par des hommes, le regard dominant devient masculin. On en avait déjà parlé, c’est ce qu’on appelle le male gaze. Une manière de filmer où les femmes sont regardées comme des objets : on cadre leur corps, on fragmente, on sexualise, on observe. Elles sont présentes à l’image, mais rarement du point de vue de ce qu’elles vivent. À force, ce regard devient une norme. On finit par voir le monde comme la caméra nous a appris à le voir.

À l’inverse, on parle de female gaze. Et ce n’est pas juste inverser les rôles. Ce n’est pas objectifier les hommes à leur tour. C’est changer de perspective : filmer depuis l’intérieur, donner accès aux émotions, aux sensations, à la subjectivité. Montrer ce que ressent un personnage, pas seulement comment il est perçu. Et ce changement de regard n’est pas anodin, parce qu’il transforme les modèles que l’on voit à l’écran… et donc ceux que l’on intègre dans la vraie vie. Je vous donne quelques exemples de films, si ça vous dit d’aller y jeter un oeil : Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, Sibyl de Justine Triet ou encore La leçon de piano de Jane Campion. Petite info supplémentaire : un homme peut réaliser un film avec un female gaze et une femme un film avec un male gaze bien sûr !

Je vous donne un exemple très concret de cet impact, de cette vision : ce qu’on appelle l’effet Scully. Dans les années 90, le personnage de Dana Scully dans X-Files — une scientifique brillante, rationnelle, crédible — a marqué toute une génération. Résultat : les femmes qui regardaient la série avaient environ 50 % de chances en plus de s’orienter vers des carrières scientifiques. Une fiction, un personnage… et des trajectoires de vie qui changent. Ça montre bien que ce qu’on voit à l’écran ne reste jamais complètement à l’écran.
Sauf que le problème, c’est que beaucoup des modèles proposés sont problématiques. Comme le dit la journaliste Chloé Thibaud, on a été éduqués à désirer la violence. On nous a appris que l’amour, c’était insister, que séduire, c’était forcer un peu, que la jalousie était une preuve d’attachement. Regardez Grease : Sandy change complètement pour plaire à Danny. Regardez Twilight : Edward surveille, contrôle, s’impose… et c’est présenté comme romantique. On transforme des comportements toxiques en grandes histoires d’amour.
Et c’est là qu’on touche à quelque chose de plus profond : la culture du viol. Ce terme ne désigne pas seulement les agressions sexuelles. Il désigne un ensemble de normes, de récits, de représentations qui banalisent ou justifient ces violences. Quand le cinéma nous montre que le “non” est un jeu, que l’homme doit insister pour conquérir, que la femme finit toujours par céder, il contribue à créer un imaginaire où la contrainte devient acceptable. La domination devient séduisante, et le consentement — clair, enthousiaste, réciproque — paraît presque fade, presque “moins cinématographique”.

Et ces imaginaires ont des conséquences très concrètes. L’historienne Lucile Peytavin a estimé que les comportements liés à la virilité — violences, prises de risques, délits — coûtent 95,2 milliards d’euros par an en France. Parce qu’on apprend encore aux garçons que pour être un homme, il faut dominer, prendre des risques, ne pas montrer de vulnérabilité. Et cette injonction, elle est nourrie partout, y compris dans les films et les séries qu’ils regardent en grandissant.

Heureusement, les choses commencent à bouger. Le mouvement #MeToo a aussi secoué le cinéma. En France, des actrices comme Judith Godrèche ont pris la parole pour dénoncer les violences et les abus de pouvoir sur les plateaux. On réalise que derrière certaines œuvres, il y avait aussi des rapports de domination très réels. Le mythe du réalisateur tout-puissant, intouchable au nom de l’art, est en train de s’effriter. Et avec lui, une certaine manière de raconter les histoires.

Au fond, détricoter la fiction, ce n’est pas arrêter d’aimer le cinéma. C’est comprendre que nos désirs, nos attentes, nos normes ne tombent pas du ciel. Ils sont nourris par des milliers d’heures de récits. Et que si on change ces récits, alors on ouvre la porte à d’autres possibles : des relations sans domination, des personnages féminins pleinement sujets, des masculinités moins enfermées dans la performance.

Changer de regard sur nos écrans, ce n’est pas anodin. C’est peut-être le début d’un changement beaucoup plus large dans nos vies.

 

Allez, on respire. On continue de détricoter.

Parce que La pelote du sexisme… n’est pas prête d’être vide.

 

Diffusion mercredi 29 avril 2026 – 10h20 / 17h05

 

D.Rousson


La Pelote du SexismeprochainementSociété

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