Makhnovchtchina (Étienne Roda-Gil, 1974)

Sous les chansons l histoire / musique / 04/11/2019

Cela faisait déjà un moment que je souhaitais traiter d’un morceau assez célèbre chez les militants d’extrême-gauche et qui fait référence aux anarchistes ukrainiens du début du XXe siècle, La Makhnovchtchina. Comme à mon habitude, je commence à faire mes recherches pour connaître l’origine de la chanson, ses diverses interprétations, éventuellement sa version originale. J’étais en effet persuadé qu’il s’agissait d’une chanson d’origine ukrainienne plus tard traduite en français et interprétée par différents artistes. Ma quête effrénée d’authenticité m’amenait donc à trouver cette version… Et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que les paroles ont bel et bien été écrites en français par l’auteur Étienne Roda-Gil pour une compilation intitulée « Pour en finir avec le travail » et publiée en 1974.

A ce moment de ma chronique, je suis obligé d’assumer mon ignorance car, pour moi, Étienne Roda-Gil est surtout le parolier de Julien Clerc avec des chansons célèbres comme La Californie ou Ce n’est rien. Je suis perplexe mais ma curiosité est piquée : allons donc chercher un peu plus d’information sur ce monsieur ! Et c’est là que j’apprends que Roda-Gil est le fils de combattants républicains espagnols exilés dont le père fut un militant de la CNT membre de la colonne Durruti ! Et que dans la droite ligne de son père, le fils était un libertaire participant régulièrement aux manifestations de la CNT ! On en apprend, des choses…

Contre toute attente, La Makhno n’est pas un chant résistant ukrainien. Les paroles ont été écrites par Roda-Gil sur une musique d’un chant bolchévique russe intitulé Les Partisans. L’album sur lequel elle figure, « Pour en finir avec le travail », est composé de chansons révolutionnaires anciennes et de détournements de chansons à la mode. Les auteurs détournent même les descriptions des chansons, attribuant la Makhnovchtchina a un anonyme ukrainien sur une mélodie du folklore russe alors qu’il n’en est rien. L’existence même de cet album est en soi toute une histoire et l’on retrouve ici la main des situationnistes avec des textes de Guy Debord, Raoul Vaneigem et Alice Becker-Ho.

Bien que cette histoire me paraisse rocambolesque et perturbe un peu mes certitudes, le fait est que cette chanson reste un hommage à un moment important de la révolution russe. Certes, la mélodie elle-même est basée sur un chant traditionnel russe, Les Partisans, au départ utilisé comme hymne dans les deux camps avec des paroles pour les armées blanches et des paroles pour l’armée rouge. Étienne Roda-Gil choisit lui de rappeler la mémoire de la Makhnovchtchina, l’armée insurrectionnelle anarchiste ukrainienne qui combattit de 1918 à 1921 dans la guerre civile russe et qui doit son nom à l’anarchiste Nestor Makhno. Revenons sur cette histoire…

En 1918, Lenine signe le traité de Brest-Litovsk qui cède l’Ukraine aux Allemands ce qui provoque le soulèvement des Ukrainiens mené notamment par Makhno. Son armée se bat glorieusement contre les Blancs au prix d’alliances tactiques avec l’Armée rouge. Cependant, celle-ci, une fois les Blancs écartés, se retourne contre la Makhnovchtchina. Makhno et certains partisans se réfugient en Roumanie puis sont contraints à l’exil. Il arrive à Paris en 1925 et y meurt dans la misère en 1934. La chanson de Roda-Gil rappelle ainsi cette histoire, transmettant l’idéal d’un combat anarchiste pour un communisme non autoritaire, incompatible avec les dérives du régime soviétique.




Diffusion mardi 5 octobre 2019 - 10h40 / 17h40


C.Pereira