Lily (Pierre Perret, 1977)

Sous les chansons l histoire / musique / 29/10/2019

En 1977, Pierre Perret chante Lily, une chanson résolument engagée contre le racisme. Il semble alors orienter son écriture vers des thèmes plus sérieux. Il est vrai que le chanteur est plutôt connu pour ses chansons comiques, un brin polissonnes, voire carrément paillardes, comme Moi j’attends Adèle. Il est de cette tradition des chansons enjouées des cabarets et music-halls et c’est dans la légèreté qu’il rencontre du succès, avec Les Colonies de vacances, Le Zizi ou La Cage aux oiseaux. Ses textes sont pourtant marqués, dès le début, par une certaine tendresse, que l’on retrouve dans Ma p’tite Julia, Le Café du Canal ou même dans Celui d’Alice. C’est cette tendresse qui est également présente dans les chansons engagées Lily, leur conférent intensité et force émotive.

Il est très difficile pour moi d’écrire une chronique sur Lily car cette chanson m’émeut à chaque écoute. L’ami Pierrot se surpasse dans l’écriture de cette chanson et il est vrai que le texte, en soi, se suffit tant il est clair dans le message qu’il porte et ce qu’il dénonce. Il me semblait pourtant impossible de ne pas évoquer ce morceau dans cette chronique consacrée aux chansons engagées. Le chanteur nous raconte ainsi l’arrivée en France de la jeune Lily venue des Somalies trouver du travail à Paris et qui doit faire face au racisme ordinaire. Bien qu’une des forces de cette chanson est d’être toujours d’actualité, il est néanmoins nécessaire de contextualiser quelques éléments.

L’auteur fait référence aux Somalis au pluriel. Il fait parle donc du nom donné aux territoires français de l’empire colonial situés autour du golfe de Tadjourah entre 1896 et 1967 et qui correspondent actuellement à la République de Djibouti, située entre l’Érythrée, l’Éthiopie et la Somalie. A ne pas confondre donc avec cette dernière. Alors que Pierre Perret écrit sa chanson, la France vient de connaître, dans le contexte des Trente glorieuses, plusieurs années d’immigration économique qui prennent en partie fin en 1977 avec la mise en place du regroupement familial. C’est justement ces émigrés, dont la France avait besoin et faisant le sale boulot, que le chanteur évoque lorsqu’il mentionne les « bateaux plein d’émigrés qui venaient tous de leur plein gré vider les poubelles à Paris ».

Il existe tout au long de la chanson une tension entre espoir et déception. On retrouve ainsi des figures mythiques de la France avec Voltaire, symbolisant la liberté, et Hugo, symbolisant lui la République. Pierre Perret place judicieusement les trois éléments de la devise : « Elle croyait qu’on était égaux, Lily, […] Elle aimait tant la liberté, Lily, Elle rêvait de fraternité Lily ». C’est la France des idéaux révolutionnaires, des Lumières, de la République mais une France qui ne correspond pas à la réalité venant fracasser tous les espoirs de Lily. Cette dernière doit faire face au racisme primaire qui subsiste malgré les grands textes, celui de l’hôtelier qui ne reçoit que les blancs, celui d’la famille qui ne se dit pas raciste mais qui ne veut pas que son fils se marie avec une noire. Quarante ans plus tard, il est douloureux de voir à quel point cet état d’esprit est présent dans le peuple français. Et qu’on ne me dise pas le contraire quand le Front National fait 30 % aux élections présidentielles !

Dans le couplet suivant, Pierre Perret montre qu’il possède une vision du monde globale et un intérêt pour les injustices au niveau international en faisant le parallèle avec la lutte pour l’égalité des Noirs-américains et la figure d’Angela Davis. C’est d’ailleurs après avoir vu une conférence de la célèbre militante à New-York que le chanteur eut l’idée de la chanson. La poésie de l’ami Pierrot déborde d’intensité et d’indignation quand il fait lever un poing rageur à la courageuse Lily. Pierre Perret a la sagesse d’équilibrer, dans un final émouvant, la rage avec l’amour : « Mais dans ton combat quotidien, Lily, tu connaîtras un type bien, Lily, et l’enfant qui naîtra un jour aura la couleur de l’amour contre laquelle on ne peut rien ». Cette chronique est dédiée à toutes les Lily du monde avec lesquelles je lève aussi un poing rageur.




Diffusion mardi 29 octobre 2019 - 10h40 / 17h40


C.Pereira