Girls just want to have fun - Cyndi Lauper, 1983

Sous les chansons l histoire / musique / 22/10/2019

En 1983, la chanteuse Cyndi Lauper connaît le succès grâce au titre Girls just want to have fun. Il s’agit alors du premier single de l’album She’s so unusual et la chanson est rapidement considérée comme un hymne féministe. Il s’agit pourtant d’une chanson qui, de prime abord, apparaît comme pleine de légèreté, d’insouciance, voire de frivolité, tant musicalement qu’au niveau des paroles. Il serait cependant bien dommage de ne s’arrêter qu’à cette première impression.

Cyndi Lauper a juste trente ans à la sortie de l’album dont le titre lui va à ravir. De fait, la chanteuse passe pour une artiste délurée, aux cheveux multicolores et aux vêtements à faire pâlir les designers de la marque Desigual. Nous sommes alors dans l’Amérique des années 80 et il peut paraître étonnant de voir en Girls just want to have fun une revendication féministe. En effet, la lutte pour les droits des femmes nous paraît être un combat marquant des années 60 et 70, décennies qui voient notamment des victoires en termes de salaires, d’éducation, ou de libertés plus généralement comme le divorce ou le droit à l’avortement.

Ces mêmes années 80 sont celles de l’administration Reagan, celle de l’engagement effréné dans le néolibéralisme, de la relance de la guerre froide et d’un certain conservatisme porté par Ronald Reagan himself. On parle même, son sous impulsion, d’une renaissance idéologique de la droite américaine à la manière d’une Thatcher en Grande-Bretagne. De fait, malgré le retentissement international du mouvement hippy quelques années auparavant, la pression conservatrice du cercle familiale sur les femmes, adolescentes et adultes, est encore très forte et c’est ce qui est dénoncé dans la chanson. Reprenons ainsi quelques passages.

« Je rentre à la maison dans la lumière d matin, ma mère dit « tu feras ce que tu veux quand tu iras vivre ta vie / Oh ma chère mère nous ne sommes pas les plus chanceuses et les filles veulent s’amuser ». Cette confrontation avec sa mère est remarquablement amenée car si la jeune fille rentre à l’aube après avoir passé la nuit dehors, elle montre une conscience de classe en intégrant sa mère dans un groupe féminin dominé par les hommes. Par le NOUS utilisé, c’est de la compassion qui est exprimée envers sa mère.

« Le téléphone sonne au milieu de la nuit, mon père hurle « Que vas-tu faire de ta vie ? / Oh cher papa tu sais que tu es et resteras le numéro un mais les filles veulent s’amuser. » Encore une fois, ce couplet se révèle plus subtil qu’il n’y paraît. En effet, la jeune fille cherche à rassurer son père sur sa place symbolique auprès de sa fille. En feignant ainsi sa position sociale, elle montre avoir pris en compte l’existence de cette domination masculine et de la façon parfois subtile dont elle s’exerce. Elle montre aussi paradoxalement l’existence de fragilités émotives chez le dominant masculin. C’est cependant avec fermeté qu’elle lui rappelle que « les filles veulent juste s’amuser ».

D’autres éléments à teneur féministe sont également présents dans le clip. La mère est ainsi occupée à la cuisine, préparant le déjeuner dans un décor de sitcom américaine. Le père est grimé en beauf’ de service, à marcel et moustache, la bedaine débordant de son pantalon de jogging. On reste dans les stéréotypes véhiculés par la télévision dans les foyers américains. Pourtant, c’est la fille qui plaque son père contre le mur, renversant symboliquement le patriarcat. A la lumière de ces éléments, il serait facile d’avoir une seule lecture superficielle du refrain comme quoi les filles veulent juste s’amuser. Ce qu’elles veulent surtout c’est le droit de s’amuser comme les garçons, sans qu’on les regarde de travers. C’est une revendication égalitaire. A l’heure où la présidence Trump marque un recul sur les droits des femmes, notamment en ce qui concerne l’avortement, la chanson de Cyndi Lauper nous rappelle que les libertés ne sont jamais définitivement acquises et que la lutte pour les droits des femmes et l’égalité est loin d’être terminée.





Diffusion mardi 22 octobre 2019 - 10h40 / 17h40


C.Pereira