Die Moorsoldaten (Ernst Büsch, 1938)

Sous les chansons l histoire / musique / 14/05/2019

Le 1er juillet 2018, le corps de Simone Veil est inhumé au Panthéon. Elle est la cinquième femme à y faire son entrée. Elle rejoint ainsi Sophie Berthelot, l’ « inconnue du Panthéon », simple épouse de M. Berthelot, Marie Curie, Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Cinq femmes et soixante-seize hommes. Près de Simone Veil reposent Jean Moulin, André Malraux, René Cassin et Jean Monnet. En pensant à elle, je revois une fameuse photo où l’on aperçoit la grande dame assise à son bureau, de trois-quarts, avec un chemisier à fleurs et manches courtes. Elle doit avoir une quarantaine d’années. Ses cheveux sont attachés. Autour du cou, un simple collier de perles. Le regard est humble, franc, déterminé. Elle est belle et élégante.

A l’arrivée du cercueil sur la place du Panthéon, des choristes de l’armée entonnent Le Chant des Marais. C’est un chant traditionnellement chanté par les chorales militaires, les parachutistes et la Légion Étrangère. J’en suis toujours étonné car le Chant des Marais ou Le Chant des Déportés est l’adaptation, en français, d’un chant allemand intitulé Die Moorsoldaten composé en 1933 par des déportés allemands prisonniers du camp de concentration de Börgermoor. Les paroles sont d’ailleurs explicites :
[…] Dans ce camp morne et sauvage, entouré de murs de fer, il nous semble vivre en cage, au milieu d’un grand désert. / Bruit des pas et bruit des armes, sentinelles jours et nuits et du sang, et des cris, des larmes, la mort pour celui qui fuit. / Mais un jour, dans notre vie, le printemps refleurira. Liberté, liberté chérie, je dirais : « Tu es à moi. ».

Cette chanson nous rappelle plusieurs choses importantes. D’abord, le fait que les camps de concentration sont construits dès 1933. Alors qu’Hitler devient chancelier le 30 janvier de la même année, le premier camp, Dachau, est ouvert le 20 mars par Heinrich Himmler. Ces camps de concentration n’étaient pas des camps d’extermination mais des camps de travail même si les conditions d’emprisonnement pouvaient mener à la mort. Les premiers camps de concentration sont d’abord destinés aux prisonniers politiques avant d’accueillir, par la suite, les Juifs, les prisonniers de guerre, les homosexuels, les Tsiganes ou les handicapés.

Le camp de Börgermoor est un de ceux-là. Les prisonniers contribuent à sa construction et aux travaux agricoles. Parmi eux, on retrouve Carl Von Osietzky, Prix Nobel de la paix en 1935, condamné en 1931 pour avoir publié des informations sur le réarmement clandestin de l’Allemagne. Grâce à un soutien international, il est transféré dans un hôpital de Berlin en 1936 et y décède en 1938 d’une tuberculose sévère contractée lors de son emprisonnement. On retrouve également August Landmesser, ouvrier connu pour son apparition sur une photographie où il refuse d’effectuer le salut nazi, Wolfgang Langhoff, coauteur du Chant des Marais et Rudi Goguel, cocompositeur de ce même chant, tous deux membres du KPD, le Parti communiste d’Allemagne. Ces noms nous rappellent également que les premières victimes du régime nazi furent les Allemands eux-même. La chanson rappelle aussi les conditions de vie des prisonniers. Une fois libérés, certains prisonniers s’exilent et le chant voyage. En 1937, on le retrouve chez les Brigades internationales, en Espagne, par l’intermédiaire du chanteur Ernst Busch. Durant la guerre, il se répand d’un camp à l’autre jusqu’à Auschwitz Birkenau.

Sur le site web d’hébergement de vidéos YouTube on peut retrouver la vidéo du Chant des Marais accompagnant le cercueil de Simone Veil. Parmi les commentaires, on peut retrouver des propos haineux comme : « Que le tragique du chant fasse surtout penser aux millions de vies qu’elle a prise » ou encore « l’instigatrice du génocide français ». Quelle violence dans ces mots à l’encontre d’une dame qui, déportée à 16 ans puis rescapée, a perdu son père, sa mère et son frère à Auschwitz ! Quand en finirons-nous avec cette haine minable ? C’est pour cela que nous devons à tout prix ne pas laisser cette chanson aux conservateurs fascistes de tout poil et qu’elle doit vivre comme le chant qu’elle est : un chant de résistance, un chant anti-fasciste, un chant de liberté.




Diffusion mardi 14 mai 2019 - 10h40 / 17h40


C.Pereira