Fensch Vallée (Bernard Lavilliers, 1976)

Sous les chansons l histoire / musique / 27/04/2018

En décembre 2014, Bernard Lavilliers déclarait au Républicain Lorrain : «  Je fais partie de la famille de la Fensch Vallée ». Le lien entre le chanteur stéphanois et la sidérurgie lorraine n’est pas nouveau. Un morceau intitulé « Fensch Vallée » apparaissait en 1976 dans son album « Les Barbares ». Le refrain disait : « Viens dans mon pays, viens voir où j’ai grandi. Tu comprendras pourquoi la violence et la mort sont tatoués sur mes bras comme tout ce décor. »

Bernard Lavilliers n’est pas né en Lorraine mais il a passé son enfance à Saint-Etienne et connaît bien cette atmosphère de ville industrielle et ouvrière. Son père a été militant communiste et résistant. Il travaille à la manufacture nationale d’armes. Il y fait entrer son fils, à 16 ans, comme apprenti tourneur sur métaux. Le chanteur se sent proche de ces prolétaires à la vie rude et marquée dont les usines ont entamé, depuis les années 60, une lente agonie.

Au début du XXème siècle, la Lorraine, et plus particulièrement le nord de la Moselle, a été, avec ses mines et son industrie, une des principales régions sidérurgiques au monde. Pour produire, on a fait appel à la main d’œuvre étrangère, principalement des Italiens et des Polonais qui fuyaient la misère pour une situation finalement guère meilleure. En 1926, on compte 95 000 Italiens dans la région. Un peu plus tard ce sont les Espagnols, les Maghrébins qui rejoignent les rangs des ouvriers.

Lavilliers évoque ces lieux avec une poésie toute particulière : « Le ciel a souvent des teintes étranges, le nom des patelins s’termine par ange. C’est un vieux pays pas très connu, y a pas de touristes dans les rues ». Knutange, Algrange, Hayange, Florange, Uckange. Des villes inconnues. Pourtant, ces « patelins » et leurs habitants aux noms exotiques ont été, comme à Saint-Etienne, le moteur de l’économie française de l’après guerre.

Les premiers signes de la crise apparaissent dans les années 60. La minette lorraine, ce fer, n’est plus compétitif à l’échelle mondiale. Dans les tiroirs du gouvernement, les rapports sont clairs : ce secteur industriel est voué à la fermeture. On aura beau se réorienter vers Fos-sur-Mer ou Dunkerque, licencier, moderniser, c’est une lente agonie que connaît la Fensch pendant un demi siècle. Il y avait 25 000 mineurs en 1955, ils sont environ 10 000 quand Lavilliers sort sa chanson…

La saignée est la même dans la sidérurgie. 88 000 salariés en 1962, 8 700 en 1999. Les fermetures d’usine, qui accompagnent les restructurations, sont nombreuses. En 1991, le stéphanois vient soutenir les ouvriers lors de la fermeture de l’U4, un haut fourneau situé à Uckange. Celui-ci, désormais classé monument historique, représente la mémoire de toute cette histoire. Il est là le lien avec Lavillos, comme certains l’appellent, qui a suivi cette histoire pendant plus de quarante ans.

C’est une histoire qui laisse des traces, des blessures, celles des promesses non tenues par les hommes politiques, les déceptions des ouvriers, fiers de leur métier mais qui se sentent trahis, un chômage de masse, un Front National de masse également. Le refrain de la chanson évoque ce ciel sombre et désespéré : « Viens dans ce pays, viens voir où j’ai grandi. Tu comprendras pourquoi la violence et la mort sont tatoués sur mes bras comme tout ce décor ».



Diffusion vendredi 27 avril 2018 - 10h40 / 17h40


C.Pereira