Skiebbereen (The Dubliners, 1973)

Sous les chansons l histoire / musique / 19/01/2018

Si, de nos jours, l’Europe est préservée d’une crise alimentaire généralisée, elle connut dans son histoire des périodes beaucoup plus difficile. Ainsi, entre 1845 et 1849, l’Irlande fut gravement touchée par la « Grande Famine ». Plus d’un million d’Irlandais sont mort de faim et plus de deux millions ont émigré, vers les États-Unis notamment, pour fuir une mort certaine. L’événement est peu rappelé sur le continent mais il a marqué profondément l’histoire de l’Irlande. Il aurait dû tout autant marquer celle de l’Europe puisqu’il s’agit d’une des plus grandes catastrophes humanitaires du XIXe siècle !

Cette crise alimentaire était notamment due à l’apparition du mildiou sur l’île. Ce parasite a contaminé les pommes de terre, anéantissant presque intégralement les cultures. Or, la pomme de terre constituait à l’époque l’essentiel de la nourriture de base des paysans qui constituaient la grande majorité de la population de l’île. Plusieurs facteurs, moins souvent évoques, expliquent l’ampleur de la catastrophe.

En premier lieu, les différences faites, en terme de propriété foncière, entre les catholiques irlandais et les protestants britanniques. Ainsi, les terres des Irlandais devaient être divisées, lors de l’héritage, entre tous les fils d’une même famille, réduisant drastiquement la taille des exploitations. La pomme de terre, nourrissante et nécessitant peu de place, fut une culture nécessaire plus que choisie. De plus, beaucoup de paysans n’étaient pas propriétaires et payaient un loyer au landlord britannique, accentuant de fait leur précarité. La monoculture de la pomme de terre, la pauvreté et le mildiou ont eu un effet conjugué désastreux pour la population qui n’avait ni de quoi se nourrir, ni de quoi payer son loyer.

La gestion politique fut compliquée. La situation n’était pas sans arranger certains notables qui purent en profiter pour agrandir leur exploitation par un phénomène de concentration des terres. Certains disaient que c’était la faute des Irlandais, incapable de gérer leurs ressources, qu’ils étaient trop nombreux, que ce n’était qu’un juste retour malthusien des choses… Du coté irlandais un sentiment d’abandon par le Royaume-Uni se faisait sentir, notamment parce que des bateaux de nourriture continuaient à quitter les ports vers l’Angleterre. Un des leader de Young Ireland, Jon Mitchel, le résumait ainsi, en 1860 : « Le Tout-Puissant, en effet, a envoyé le mildiou, mais les Anglais ont créé la famine ». Certes, des initiatives de charité furent entreprises, notamment par la reine Victoria, mais insuffisantes pour contrer la catastrophe.

Le saignement démographique provoqué par la Grande Famine a laissé des traces profondes et durables dans la culture irlandaise.On la retrouve dans la musique, et notamment dans cette chanson populaire du XIXe, Skibbereen, attribuée à Patrick Carpenter, poète natif de la ville éponyme. Sous la forme d’un dialogue, un fils demande à son père pourquoi il a quitté son Irlande natale. Ce dernier évoque le « fléau qui ravage toutes les récoltes », les « loyers et les taxes […] à payer », l’expulsion, la mort, l’esprit de revanche nationaliste… Toute est là, dans cette chanson, ici interprétée en 1973 par les Dubliners, groupe irlandais mythique s’il en est...



Diffusion vendredi 19 janvier 2018 - 17h40

Animation et réalisation C.Pereira