- Accueil du site
- Société
- L’auberge Espagnole - Société
- Tiémoko Koné, directeur de Radio Tabalé (Bamako, Mali)
mar 1er mai 2012 - 12h30, différé - 17h30
mardi 1er mai 2012, par
Comme chaque semaine nous faisons un point sur la situation telle qu’elle est perçue à Bamako.
Gilles Gouget : Quelle est l’ambiance, dans une situation où les gens semblent ne pas se mettre d’accord, alors que la priorité au départ c’était le nord du Mali ?
Tiémoko Koné : En fait, nous, on ne comprend pas... comment ça se passe avec la CEDEAO, finalement, quoi. C’est à se demander s’il ne faut pas un autre arbitrage, dans la mesure où ils ont signé un accord cadre, à Ouaga, et l’accord cadre dit que la durée de la transition était fixée à 40 jours... Et quand bien même on savait que quand ils mettaient en route l’accord cadre, on savait que dans le cas du figure de Mali il était impossible d’organiser des élections en 40 jours... Donc maintenant y’a la junte militaire qui remet en cause la prolongation du mandat du président par intérim qui est fixée à 12 mois. Ça, ça pose un problème. Donc les positions sont en train de se radicaliser, en ce moment. Puis y’a la CEDEAO qui dit qu’ils vont envoyer 300 hommes pour sécuriser les institutions... Bon, sur ce point, la junte dit qu’il n’est pas question que l’on envoie des militaires au Mali. Moi, mon analyse de cette situation, c’est qu’il y a des inquiétudes, quoi, parce qu’on sait bien que du temps du président Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, les gens qui ont fait la guerre au Liberia venaient se ravitailler en Côte d’Ivoire, après ces mêmes gens ont apporté le conflit en Côte d’Ivoire. C’est ce qui est arrivé en Côte d’ivoire avec cette... fameuse rébellion... qui n’a plus de dirigeant, puisque leur dirigeant... Il à été tué dans la foulée, quand il y a eu l’installation d’Alassane Ouattara et tout ça. Bon, ils disent qu’ils vont envoyer 300 hommes au Mali, mais est-ce que c’est une armée classique, est-ce que c’est pas des mercenaires qu’on va envoyer au Mali ? Est-ce que ça va pas créer une situation de guerre civile puisque la CEDEAO voulait envoyer... des hommes qui allaient être déployés vers le nord du Mali. Et ça n’a pas été le cas. Et donc ils disent qu’ils vont venir sur Bamako... c’est bizarre.
G.G. : Et pendant ce temps, les maliens dans le nord du pays, ils attendent...
T. K. : Oui, les maliens dans le nord, ils attendent. On a une crise humanitaire terrible dans ces régions là. (...) Aussi pour les populations, quoi. Et voilà. Et puis on est en train d’aller, pratiquement, vers une partition du Mali, quoi, qui risque à terme d’être consommée, quoi.
G.G. : Est-ce que tu as pu avoir des contacts, comme la semaine passée, avec des collègues des radios du nord du Mali ?
T. K. : Non, non non, je suis pas arrivé à entrer en contact avec eux, parce que le réseau, ici, est en cause, quoi. Ils ont saccagé des éléments de ces services là. Par exemple, même le centre de santé communautaire a été saccagé, ils ont emporté du matériel. Donc, en fait, c’est une situation où la rébellion a ponctionné pratiquement à tout, quoi. Dans le nord les radios n’émettent pas. C’est à dire que dans le nord, les radio ont des problèmes. Les gens ont déjà des problèmes à se nourrir, tu vois... Si les besoins élémentaires n’arrivent pas à être satisfaits de façon générale dans ces localités, faut pas espérer qu’ils fassent la radio, non plus.
G.G. : À ce titre, on a pu lire qu’il y a une insécurité alimentaire qui s’accroit avec le prix des céréales qui a tendance à flamber. Est-ce que ça se ressent à Bamako ?
T. K. : Oui ça se ressent à Bamako dans la mesure où on fait appel à des stocks plus importants de céréales qui vont être achetées par les instances humanitaires (...) et anciennement vers le nord, donc c’est logique que puisque la demande va croissant, donc il va y avoir une augmentation des prix des céréales, d’ailleurs qu’on ressent même ici à Bamako... les prix ont augmenté, quoi.
G.G. : Comment réagit la société civile au Mali, et plus particulièrement à Bamako qui est encore relativement épargnée. On pouvait lire le 27 avril "Le réveil de la société civile malienne"...
T. K. : Bon, la société civile malienne... des fois on se pose la question, aussi, si elle avait existé, dans le temps, quoi, puisque à un moment donné ou à un autre, comme c’est elle le cœur politique... Donc, la société civile... dans beaucoup de cas y’a certains leaders de la société civile qui ont rejoint... y’a eu des cas ou ils ont rejoint les partis politiques, hein. Ce fut notamment le cas de l’UNTM, l’Union Nationale des Travailleurs du Mali, qui a même rejoint le groupe qui était anti-putsch. Donc y’a eu ce débat là... c’est une union des travailleurs, on faisait les réunions à la bourse du travail avec les partis politiques et autres. Donc... (...) puisque ils poursuivent les mêmes objectifs : le retour à l’ordre constitutionnel. Donc, tu vois un peu à quoi peut ressembler l’ambiance dans le cas de figure d’un pays comme le Mali, quoi. Donc y’a pas de ligne de démarcation nette, quoi, mais y’a des lignes fortes qui se dégagent, en fait. Sinon, la société civile, par exemple... Un exemple simple : hier y’avait le premier ministre qui parlait à la télévision, donc, en bambara, la langue locale ici, et qui disait "bon ben voilà, le gouvernement n’est pas un gouvernement politique". Donc pour lui, par exemple, il conçoit son gouvernement comme étant issu de la société civile. Bon, moi j’ai vu des informations circuler comme quoi, malgré tout ça... Par exemple imagine le cas de figure où par exemple le ministre des affaires étrangères du mali a travaillé pendant 20 ans auprès de Blaise Compaoré du Burkina Faso, comme son conseiller. et que c’était lui qui à un moment donné avait assuré le service domestique à... qui a fourni en domestiques Charles Taylor par exemple. Et puis le cas aussi du ministre de la communication qui pendant 20 ans aussi a évolué auprès de Alasanne Ouattara, qui avait beaucoup d’implication dans les histoires de rébellion et autres, là. Voilà ce à quoi peut ressembler donc... ce qui fait la société civile en ce moment, quoi.
G.G. : Est-ce que les gens se réunissent spontanément pour discuter, ou est-ce que les gens ont plutôt tendance à se faire discrets et à se mettre à l’abri ?
T. K. : Bon, par exemple, y’a les uns et les autres qui essayent d’avoir les populations avec eux... Quand on prend le discours du responsable de la junte qui dit, oui, qu’il appèle les populations à rester calmes, à rester serein, etc etc. Donc pour l’instant on a tendance à ne pas toucher à la population. Donc la population est dans une certaine expectative. Les gens attendent. Puisque même le coup d’état... Quand vous prenez le coup d’état en tant que tel, et pour qu’il y ait changement au niveau du Mali... Mais à la date du coup d’état et aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé dans le quotidien des maliens ? Rien, mais on se rend compte aisément que rien à changé, quoi. Donc, voilà. Et puis y’a un autre enjeu de taille : la population, parce que c’est le lieux partisan aussi quoi. Puisque le président par intérim, quoi qu’il en soit, appartient à un parti politique. Donc, les autres partis politiques ne sont pas censés accepter ce consensus là. Ils vous diront officiellement, "oui, on est prêts à accompagner etc, machin", mais il faut aller chercher à savoir ce qu’ils pensent réellement.
G.G. : Aujourd’hui une délégation de la junte militaire est reçue par le président burkinabais Blaise Compaoré justement, est-ce que les gens attendent beaucoup de cette rencontre ? Parce qu’on a pu lire aussi que l’opposition du capitaine Sanogo au plan de la CEDEAO... c’était aussi pour protéger la junte...
T. K. : Voilà, c’est ça, parce que la junte, aujourd’hui, est dans une situation où à partir de l’accord cadre justement, ils estiment qu’ils n’ont pas de garantie, quoi. Bon, sans compter qu’il y a les enjeux stratégiques aussi parce que quand ils faisaient le coup d’état, la junte estime qu’il leur appartient à eux de piloter la transition au Mali, s’il y a une transition.
G.G. : Tu faisais allusion la semaine dernière au rôle de la France, occupée par ses élections, et au fait que les états-unis se "plaçaient" d’une manière ou ’une autre... Comment ça se passe entre les ambassades ou les consulats qui sont sur place.
T. K. : Par exemple au Mali quand il y a eu le coup d’état militaire les responsables de la junte n’étaient pas du tout connus en France par exemple. Donc, l’ambassadeur de France au Mali est parti directement les voir, à Kati, à une quinzaine de kilomètres de Bamako. Donc, visiblement il est parti pour une prise de contact. Donc ça se trouve qu’on a... on a comme l’impression que la France n’était pas au courant de ce qui se passait, ça a été à peu près ça, quoi. Et donc pour ce qui concerne la présence américaine, elle est réelle, quoi, parce que quand vous prenez par exemple, tous ceux qui sont dans le gouvernement de façon générale, quoi, on nous a fourni leur CV, quoi, il y en a beaucoup qui ont fait un PhD, y’en a beaucoup qui ont fait des études aux États-Unis notamment, quoi.
G.G. : Et pour revenir à la question de tout à l’heure, est-ce que les gens attendent un dénouement de la rencontre d’aujourd’hui ?
T. K. : Ah, ça m’étonnerait qu’il y ait un dénouement parce que quand on a présenté la junte à la télévision, le responsable de la junte faisait de grands gestes de la main mais on a pas entendu de voix qui signifiait.... Je crois que la rencontre de Ouaga va être la rencontre de la dernière chance , puisque les chefs d’état et de gouvernement ont décidé ainsi. est-ce que Blaise pourra aller contre ça ? Ça m’étonnerait que Blaise Compaoré... que le président Blaise Compaoré... change radicalement la donne, quoi, en tant que tel, par rapport à ce qu’il a décidé avec ses airs, quoi. Mais quand même, reconnaissons le, il semblerait, c’est fort probable que le président Blaise Compaoré ait beaucoup d’affinité avec la junte militaire au Mali, ici.
G.G. : Est-ce que les gens craignent un embrasement de la région ?
T. K. : Ah oui. parce que ce qui va se passer, c’est que ce sera pas seulement le Mali, hein ? Si le mali est déstabilisé, imaginons que le Mali a sept pays frontaliers. Donc si le Mali, le Mali est déstabilisé s’il y a des troubles à Bamako, par exemple, qui atteignent un certain seuil... Nous sommes à environ à une centaine de kilomètres de la Guinée Conakry, en partant de Bamako. Donc, la Guinée va être touchée. ça c’est le lien direct qu’on a déjà avec un pays frontalier... et le Sénégal également, qui est à nos portes d’ailleurs.
G.G. : Pour finir tout à fait, est-ce que vous émettez en ce moment ?
T. K. : Il y a toujours énormément de coupures d’électricité, les positions se sont radicalisées... Bon... en matière du traitement de l’information, en matière de ligne éditoriale ici, quoi (...). On a comme l’impression, que sans oublier même la presse écrite de façon générale, on a comme l’impression qu’il y a cette espèce de censure qui ne dit pas son nom, quoi.
Animateur(s) :
Gilles Gouget
Réalisation Technique :
Gilles Gouget












